Le droit au multiculturalisme

Lelia Inés Albarracín
ADILQ
Tucumán – República Argentina
 
 

“Apprends une langue,
 tu éviteras une guerre”
Proverbe arabe.

Introduction

Un message s’ impose ces dernières années, celui qui veut nous convaincre qu’il existe une langue universelle qui pourrait nous aider à nous communiquer partout et entre tous.
Ce travail fera l’analyse des causes, des effets et des risques que cette idée suppose.
Le rêve d’une langue universelle est récurrent tout le long de l’histoire de l’humanité. On peut penser, par exemple, au mythe de la grande tour de Babel ou bien à l’espéranto, une création du XIXème siècle. La diversité sous laquelle se présente le langage humain est une réalité pas facile à supporter, cequi est à l’origine du besoin de croire à la langue unique. La langue universelle serait donc une solution pour ceux qui pensent, à tort, que la diversité des langues  est la cause des problèmes de l’humanité.
Mais le simple fait constaté qu’une langue ne peut pas être separée de la culture, suffit pour faire choir le rêve de la langue unique. “Chaque langue enferme la vision du monde de ses locuteurs: ce qu’ils pensent, ce qu’ils valorisent,  ce qu’ ils croient, comment ils classent le monde qui les entoure, comment ils organisent leurs vies” (Dixon 1997 : 144) . Alors, il n’y a pas deux langues identiques.
D’où vient le message de la necessité d’imposer une langue unique ? Remarquons qu’il y a un rapport entre langue et pouvoir : la langue est un instrument de communication mais c’est aussi une stratégie du pouvoir. C’est donc l’énonciateur d’un tel message qu’impose les critères de l’universel (Godenzzi 1992: 54). Le fait de croire qu’il y a, au présent, une seule langue utile et de communication universelle, est en rapport avec les avantages politiques, sociales et surtout économiques que les locuteurs de cette langue ont en ce moment historique. Or, heureusement, nous savons qu’il n’ y a pas une seule langue de communication: toutes les langues servent à communiquer, même si elles ne sont parlées que par 25 locuteurs (c’est le cas du seneca, une langue parlée au Canada).
Il est nécessaire d’analyser l’enrichissement que la diversité suppose. La multiplicité des langues n’est pas un obstacle  pour le développement de l’ humanité. Le respect pour la diversité des langues suppose une attitude de compréhension vers les autres, et l’abandon  des attitudes  ethnocentriques  du langage.
Selon Louis-Jean Calvet (2001): “Il existe dans le monde environ 7000 langues différentes” et il dit encore qu’ “il n’existe pas de pays monolingue”. Ce fait devrait justifier le multiculturalisme, mais seul un quart des pays a plus d’ une langue oficielle.

Le plurilinguisme au continent américain

Voyons maintenant le cas des langues de notre Amérique. D’après Jacques Maurais (1992) “Il y a quelque 600 langues amérindiennes. (…) Les données disponibles à l’heure actuelle permettent de croire que plus de 300 langues autochtones d’Amérique font face à l’ extinction. Ce nombre représente la moitié des langues amérindiennes encore parlées”.
La perte d’une langue est un fait lamentable et irréversible. Un trésor disparaît. Le système symbolique milénaire développé par une communauté, meurt.
On assiste tous les jours au travail des organisations écologiques qui luttent contre l‘extinction des animaux et des végetaux, mais on fait très peu pour la conservation des langues.
Jesús Tusón (1997: 119) dit à ce propos: « Pour qu‘une langue disparaisse il ne faut pas assassiner ses locuteurs, il suffit  de la persuasion, de l’extension des préjugés et de la promotion de l’innegalité, (il suffit de faire croire qu)’il y a des langues plus et moins cultes, plus et moins internationales, plus et moins progressistes”.
En général, les locuteurs des langues autochtones sont victimes de discrimination sociale, économique et même religieuse et culturelle. Ils n’ont pas le droit d’être différents.
La Déclaration Universelle de l’ UNESCO sur la Diversité Culturelle, signée en novembre 2001, le premier article sous le titre ‘La diversité culturelle, patrimoine commun de l’ humanité’ dit : “La culture prend des formes diverses à travers le temps et l'espace. Cette diversité s'incarne dans l'originalité et la pluralité des identités qui caractérisent les groupes et les sociétés composant l'humanité. Source d'échanges, d'innovation et de créativité, la diversité culturelle est, pour le genre humain, aussi nécessaire qu'est la biodiversité dans l'ordre du vivant. En ce sens, elle constitue le patrimoine commun de l'humanité et elle doit être reconnue et affirmée au bénéfice des générations présentes et des générations futures”.
D’ autre part, la Déclaration Universelle des Droits Linguistiques, signée par des institutions et des organisations non gouvernementales, réunies à Barcelone en 1996 des Principes Généraux sous le Titre Premier, établit à l’article 10:
1. Toutes les communautés  linguistiques sont égales en droit.
2. Cette Déclaration considère inadmissibles les discriminations contre les communautés linguistiques fondées sur des critères tels que leur degré de souveraineté politique, leur situation sociale, économique, etc., ou le niveau de codification, d'actualisation ou de modernisation qu'a atteint leurs langues.
3. En application du principe d'égalité il faut disposer les moyens indispensables pour que cette  égalité soit effective.
Tout cela n’est pas facile à comprendre pour les locuteurs d’une langue dominante, écrite et oficielle. Mais il est nécessaire de penser au futur des communautés dont la langue est exclue de la modernité, de l’enseignement, de la radio, de la télévision ou des services gouvernementaux. “Pour bon nombre d’autochtones, l‘amélioration du statut socio–économique signifie donc trop souvent l’abandon de la langue maternelle” (Maurais, 1992).
Au Canadá, plus de 50 langues autochtones sont encore parlées et en Argentine on compte à peu près 16 langues indigènes. Dans les deux cas, l’état de ces langues est consideré critique.
On doit tenir compte que les langues autochtones se transmettent en général oralement, des parents aux enfants, et qu’elles ne sont pas présentes aux écoles. Les enfants des communautés autochtones, qui ont comme langue maternelle une langue amérindienne sont alphabétisés dans la langue oficielle de chaque pays. Pensons alors, aux problèmes psychologiques et pédagogiques que cela entraîne: désertion scolaire, analphabétisme, etc.
Un autre aspect important est le développement de l’ écriture. Certains auteurs voient l’écriture comme un moyen de préservation d’une langue. Malheureusement,  la plupart de langues amérindiennes n’ont pas de tradition écrite. On revient encore au divorce entre l’école et les langues minoritaires. Muntzel (1987: 608-609) croit même “qu’ il faut accorder au moins un domaine de prestige si l’on veut assurer le maintien des langues autochtones;  dans cette perspective, l’écrit est certes un facteur de prestige” Alors, le rôle à jouer par les responsables des politiques linguistiques de chaque état est indispensable : les groupes de pouvoir, les ministères, les universités, les linguistes voire les intellectuels. Mais au présent, et à l’ intérieur de chaque pays, l’interêt pour l‘uniformité et l’homogéneité de la culture predomine. Et ceci à partir de la culture dominante.
 

Une langue minoritaire en Argentine

Il y a en Argentine un exemple très clair: le Quechua est la deuxième languée la plus parlée, après l’espagnol. Il n’y a pas de données officielles sur le nombre de locuteurs, car les recensements n’apportent pas de chiffres sur les langues minoritaires. On pense qu’ en Argentine il y a, à peu près 300.000 locuteurs de la langue Quechua, dont 160.000 sont à la province de Santiago del Estero. Les données relatives au nombre de locuteurs des langues minoritaires a amené une démographe à parler d’ « ethnocide statistique ». (L.M. Valdés 1988 :39).
Il s’agit d’un fait d’exclusion culturelle, bien sûr. Mais la discrimination est encore plus grave : la langue a été interdite à l’école jusqu’à la moitié du XXème siècle. Au présent, il n’y a plus d’interdiction, mais les locuteurs, bilingues la plupart, n’admettent pas qu’ils parlent la langue quechua, pour des raisons de prestige et par peur à la discrimination. Alors, la langue est confinée aux domaines d’utilisation informelle avec le groupe familial et les amis.
Les locuteurs sont, en général, de petits cultivateurs ou pêcheurs pauvres. (Courthès : 2000)
Dès nos jours, il n’y a aucun programme officiel qui vise à la conservation et à la diffusion de la langue quechua. Elle n’est pas un objet d’études aux universités et ce qui est plus grave encore elle n’est pas un moyen d’instruction (Albarracín 2002).
Le cas de cette langue n’est pas un exemple isolé. En Amérique du Sud l’espagnol progresse aux dépens des langues amérindiennes. Au Brésil, le portugais menace les langues autochtones,aux États-Unis l’anglais, et au Canada non seulement les langues autochtones, mais aussi le français sont en régression au profit de l’anglais (Maurais, 1992).
                     «Or lorsqu’on identifie mondialisation et néo-libéralisme, on lui reproche le fait que non seulement les Étas nationaux s’évanouiront, mais aussi, que sous son économicisme dévastateur, s’estomperont les différences culturelles et donc les pôles d’ identité » (Hoyos Vasquez, 2001).
L’ethnocide continue cinq siècles après l’arrivée des conquérants. Des langues européennes continuent à être imposées et les navires des conquérantes ont éte remplacées par les modernes navigateurs d’Internet.
Un grand nombre de fonctionnaires, voire d’ intellectuels croient que c’ est inutile de s’ occuper des langues qui sont associés à la pauvreté et à la misère, ce qui est une manière de comdamner ces langues à disparaître dans très peu de temps. C’ est- à- dire, le linguicide permanent est le résultat d’ une politique mondiale, et de l’ indifference des linguistes et des groupes de pouvoir.
Une phrase de Mario Vargas Llosa (1995) est un résumé de la pensée des certains groupes dominants: “La modernisation n’est posible qu’avec le sacrifice des cultures indigènes”.

Conclusions
Dans le scénario d’ un nouvel ordre mondial qui menace nos identités culturelles, la lutte pour le droit au multiculturalisme a un rapport avec la défense des langues minoritaires.
On entend tous les jours qu’à l’avenir il n’y aura qu’une seule langue et une seule culture, c’est ce qu’on appelle la mondialisation .
Travailler pour la promotion et la préservation de la diversité culturelle dans notre Amérique  c’est  enrichir le patrimoine  culturel de l’humanité. S’ouvrir à la culture du monde, est un défi, mais on ne pourra le faire que sur les bases solides de notre propre identité culturelle.
 Protéger les langues menacées est la tâche de tous, parce que toutes les langues méritent un espace dans le dialogue interculturel de notre sociéte moderne.
De ne pas le faire, nous serons, en tant que citoyens d’une société démocratique,  les responsables de nouvelles disparitions.
 

Bibliographie:

Albarracín, Lelia Inés “Lengua Minoritaria y Escuela” dans I Simposio Internacional y V Regional de la Cátedra UNESCO «Lectura y Escritura : Nuevos desafíos» Subsede Universidad Nacional de Cuyo. Mendoza: Universidad Nacional de Cuyo, 4-6 abril 2002.

Calvet, Louis-Jean. “Identité et plurilinguisme”, dans 1ère Table Ronde Identité et multiculturalisme. Trois espaces linguistiques face aux défis de la mondialisation. París, 20-21 mars 2001.

Couthès, Éric “Calques syntaxiques du quichua de Santiago del Estero sur l’ espagnol local” dans Crisol nº 3. Nanterre: Université Paris X, Centre de Recherches Ibériques et Ibéro-Américaines, 2000.

Dixon, R.M.W. “The Rise and Fall of Languages”. Cambridge: University Press, 1997.

Godenzzi, Juan Carlos  “El recurso lingüístico del poder” dans El quechua en debate. Cuzco: Centro de Estudios Regionales Andinos “Bartolomé de las Casas” et Juan Carlos Godenzzi (editor – compilador), 1992.

Hoyos Vásquez, Guillermo. “Communication interculturelle pour ‘démocratiser la démocratie’ ”, dans 1ère Table Ronde Identité et multiculturalisme. Trois espaces linguistiques face aux défis de la mondialisation. París, 20-21 mars 2001.

Maurais, Jacques. “Chapitre I: La situation des langues autochtones d'Amérique”, dans J. Maurais (dir.), Les langues autochtones du Québec. Dossiers Nº35. Québec: Publications du Conseil, 1992.

Muntzel, Martha  Una experiencia mexicana : el ocuilteco. México: América Indígena, 47 (4), 1987.

Tusón, Jesús  Los prejuicios lingüísticos. Barcelona, España: Octaedro Universidad, 1997.

Valdés, Luz María El Perfil Demográfico de los Indios Mexicanos. México: Siglo Veintiuno Editores, 1988.

Vargas LLosa, Mario "V Centenario. ¿Buscando Culpables?" dans Harper's Magazine, Décembre 1990, pages 52-53.  New York: Harper’s Magazine, 1990.
 
 
 
 


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