ISSN 0764-7611
Crisol - Nouvelle Série Nº3 - 1999 - Centre de Recherches Ibériques et Ibéro-Américaines de l'Université Paris X - Nanterre
Este artículo se reproduce con autorización expresa de su autor.   

CALQUES SYNTAXIQUES
DU QUICHUA DE SANTIAGO DEL ESTERO
SUR L'ESPAGNOL LOCAL


Eric COURTHÈS


I)    LE QUICHUA DE SANTIAGO


Le quichua de Santiago présente au moins deux particularités par rapport aux autres dialectes du quechua {1}, il est graphié -i-, tout comme celui  d'Equateur, à défaut de meilleure représentation, cette graphie correspond en fait à une variante combinatoire [9] de /i/,  qui est déterminée par son contact avec la vélaire /q/,  provoquant l'ouverture de la voyelle fermée et formant une articulation intermédiaire entre le /e/ et le /i/.
    Il est aussi le seul dialecte quechua non andin, il est pratiqué de nos jours par 120 000 locuteurs bilingues, (un habitant sur cinq), qui vivent entre les deux grands fleuves Salado et Dulce, qui traversent la Mésopotamie du monte santiagueño {2} .
    Ces locuteurs sont, en général, des petits cultivateurs et/ou pêcheurs pauvres du monte, on les appelle dans la région du Río Salado,  les Shalakos: hybridation espagnol/quichua: sal>shala+-cu:suffixe d'augmentatif , ils pratiquent le quichua au quotidien et ont vu leur langue renforcée par l'implantation d'écoles primaires bilingues en plein monte {3}.
    De  plus, le quichua de Santiago est le plus méridional d'Amérique Latine, et il est l'une des rares langues indigènes à avoir survécu à l'ethnocide argentin {4} . Toutes ces particularités ont motivé dix années  de recherche, qui ont débouché sur la soutenance d'un doctorat, à PARIS X, en septembre 1998.
    En effet, l'intérêt de cette langue ne s'arrête pas là, il est tout d'abord d'ordre ethnologique, on ne connaît pas vraiment son origine et les partisans de la thèse du superstrat et du substrat s'affrontent toujours. Tout le monde est d'accord pour dire qu'il s'agit d'un quechua de type QII C, c'est-à-dire de la variante chinchay  de celui-ci, qui s'est développée au centre et au sud du Pérou, ainsi qu'en Bolivie {5}. Mais nul ne s'accorde en ce qui concerne son arrivée dans la région de Santiago.

    On remarque 81% de similitudes lexicales entre le quichua de Santiago et celui du sud bolivien {6}, la différence est plus grande avec la variante de Cuzco, avec 65% de mots communs, sans tenir compte des emprunts à l'espagnol,  de nombreuses extensions ou réductions sémantiques et des altérations morphologiques.
    Son appartenance au groupe chinchay  ne fait donc aucun doute, ce dialecte argentin du quechua est hybridé à 35% par l'espagnol, on y retrouve aussi quelques emprunts au guaraní et au kakán. La présence de   la  première de ces deux langues ne doit pas nous étonner, puisqu'autre fait remarquable, le monte santiagueño constitue une zone tampon entre les deux grands substrats du nord argentin. Quant au kakán, il pourrait bien être la clé qui permettra de démontrer que le quichua de Santiago est un substrat et non pas un superstrat.


    Cette langue, qui aurait  disparu, dont la gutturalité rebutait les missionnaires, était pratiquée sur une grande aire linguistique, des frontières actuelles de la Bolivie jusqu'à Santiago, dans tout le couloir andin, y compris le monte santiagueño
{7} . De nombreux chercheurs, en particulier des argentins,  se demande comment une langue a pu disparaître aussi vite. De plus, il suffit de consulter une carte pour remarquer que l'aire de diffusion du kakán et celle du quichua parlé dans l'ensemble du N.O.A (Nord-Ouest Argentin) jusqu'à la fin du XIX siècle, coïncident. En effet, le quichua de Santiago n'est que le reliquat d'un quichua qui se pratiquait à Catamarca, La Rioja, Salta et Tucumán,  selon L.J.NARDI,
à l'aube de notre siècle.
    D'un côté, une langue dite disparue: le kakán, de l'autre une forme dialectale du quechua chinchay , qui survit miraculeusement  dans une zone excentrée de l'atlas linguistique quechua. Cette coïncidence frappante a permis à Jorge ALDERETES {8} d'émettre une théorie intéressante, le kakán de Santiago serait une forme archaïque du quechua chinchay, qui aurait survécu dans l'actuel quichua de Santiago, ce qui semble tout à fait possible puisque ces deux langues sont  apparentées. Quant aux emprunts, environ 3%, de lexies kakán  dans l'actuel quichua de Santiago, il s'agirait d'un fonds ancien, étranger au quechua.
    Une seule énigme subsiste, pourquoi le même phénomène ne s'est pas produit dans la zone andine? Le quichua de Catamarca et La Rioja n'a pas atteint notre siècle alors que celui de la plaine de Santiago l'a fait. On peut penser que l'isolement de cette région et les crues qui s'y produisent ont contribué à la survivance de ce foyer linguistique quichua {9}.
    Voici donc exposés certains des arguments des défenseurs de la thèse du substrat {10}, en ce qui concerne la thèse opposée, on prétend que quelques milliers d'esclaves ramenés du Cuzco ont pu enraciner à ce point une langue, ce qui défie toute logique. C'est pourtant là la thèse officielle, qui se réfugie derrière les limites connues de l'empire  Inca,  ou dans des démonstrations par défaut, absences de vestiges incas dans la plaine de Santiago ou différences anthropométriques marquées entre les actuels péruviens et les santiagueños {11}.

En substance, on peut dire que le quichua de Santiago, avant même de  parler de son pendant, l'espagnol dialectal de Santiago, appelé castilla, prononcez [kas'tiza], est en soi un sujet d'analyses et de discordes,  que sa survivance est le meilleur indice de son ancienneté et qu'en faire un simple superstrat ne satisfait plus de nombreux chercheurs. Par contre, si l'on considère que le kakán  a servi de base et de relais entre le quechua chinchay et l'actuel quichua de Santiago, la diatopie et la diachronie de celui-ci s'éclairent {12}.

 
II)    L'ESPAGNOL DE SANTIAGO

La castilla est  l'espagnol dialectal de Santiago, résultante d'une imbrication étroite entre les deux langues, à tous les niveaux: phonologique, morphologique, syntaxique, sémantique et bien entendu lexical. Les emprunts à la langue de l'Inca sont légion, irradient vers le N.O.A et bien au delà. Ils sont présents en toponymie, dans les champs lexicaux ayant trait à la nature, aux êtres surnaturels, à la cuisine , à la musique et dans d'autres  encore. On recense aussi des extensions ou des réductions des traits sémantiques,  toutes sortes d'hybridations  entre lexèmes et morphèmes des deux langues, surtout dans les hypocoristiques, avec de nombreuses altérations des signifiants, et enfin un système phonologique hybride, en particulier dans la zone fricativo-palatale.
     Toutes ces questions sont traitées dans notre thèse, mais ce qui a représenté pour nous le plus grand intérêt, c'est sans conteste les calques syntaxiques qui se produisent entre les deux langues et qui ont  été ignorés jusqu'à aujourd'hui par les dialectologues. En effet, on constate, à l'écoute de témoignages oraux d'habitants du monte {13} et en consultant des sources écrites, que les locuteurs bilingues pratiquent de nombreux code switching, c'est-à-dire qu'ils passent d'une langue à l'autre sans changer de code syntaxique, produisant ainsi de remarquables calques qui n'ont plus rien à voir avec l'espagnol standard.
    Nous entendons par calques syntaxiques, des traductions littérales et inconscientes de la part du locuteur, de syntagmes verbaux ou nominaux, en transposant du quichua vers l'espagnol, des combinatoires qui touchent à  la forme du signifié. Ces nouvelles syntaxies sont aujourd'hui parfaitement intégrées  à la castilla, à un point tel qu'elles sont employées par des locuteurs non bilingues, de niveaux sociaux plus élevés, sans qu'ils aient conscience eux non plus de l'origine indigène de cette forme, sauf exceptions.
    La castilla est donc pénétrée par le quichua, au cœur même de la langue,  et l'on peut penser que ce processus de créolisation fort novateur  {14} va perdurer et s'amplifier dans les années qui viennent.
       
 
III) CALQUES SYNTAXIQUES DU QUICHUA SUR L'ESPAGNOL LOCAL

III A) LE GERONDIF D'ABLATIF                   

    Cet  emploi est  répertorié par KANY (1969, p285) dans des zones bilingues de substrat quichua: le N.O.A et l'Equateur. Cette véritable locution quichua est le résultat de la transposition d'une structure indigène dans l'espagnol local. Il s'agit d'employer comme thème de la phrase, au début de la chaîne syntaxique, le pronom interrogatif ¿qué? comme prédicat du gérondif, d'un verbe d'action en général, ce qui s'avère étranger à l'espagnol standard.
    Dans ces syntaxies gérondives à valeur ablative, l'espagnol est complètement dénaturé, le locuteur bilingue ou ses descendants changent de langue sans en changer le code, ils parlent castilla en pensant quichua:

"¿Qué dic/iendo has traído ese caballo?"
     1         2
Ima/ta  ni/s cha caballuta apamunqui?
    1        2
"¿Qué hac/iendo has caído?"

Ima/ta rua/s urmanki?

"¿Qué sab/iendo che, le has dicho?"
       
Ima/ta yacha/spa/chu?

           
        Dans ces trois exemples suivis de leurs traductions en quichua, nous avons isolé le pronom interrogatif qué et son exacte concordance en quichua: ima/ta, ainsi que les morphèmes de gérondif en espagnol et en quichua: -ando, -iendo=-s, apocope de -spa, en quichua de Santiago.
        Selon César ITIER {15}, le suffixe nominalisateur de gérondif -spa dit que "l'action désignée par le verbe au gérondif est simultanée ou antérieure à celle du verbe principal et que le sujet du verbe au gérondif est identique à celui du verbe principal de la phrase: taki-spa hamu-n peut signifier "ayant chanté il est venu" ou "il est venu en chantant." Il s'agit donc d'un calque sur un gérondif d'ablatif, et dans ces trois exemples, nous remarquons qu'en effet, il n'y a qu'un seul sujet et deux actions simultanées ou avec une légère antériorité du gérondif d'ablatif {16} .
        La causalité est dans l'antériorité ou la simultanéité de la première action et c'est véritablement cet aspect de la langue quichua que l'on retrouve en  castilla. Cet emploi synthétique, en ce sens qu'il évite une question plus longue: ¿Qué diciendo?= ¿Por haber dicho qué antes de que llegaras( has traído tan tarde ese caballo)?, est d'une grande fréquence en castilla, on peut supposer qu'il est présent aussi dans l'espagnol d'autres zones bilingues quichua/espagnol.
Voici quelques exemples de plus, pour finir, qui témoignent de cette fréquence:                                      

    "¿Qué haciendo has venido tan temprano?"           
 
    "¿Qué diciendo vas a salir tan elegante?"               

    "¿Qué pensando has ido a verla?"


Nous avions qualifié jusqu'à aujourd'hui cet emploi du gérondif de causal, son sémème est en fait beaucoup plus riche, calqué qu'il est sur le morphème nominalisateur -spa-, il dit comme lui l'antériorité, la simultanéité entre deux actions avec un seul sujet.

III B) AUTRES EMPLOIS DU GERONDIF
   
     III B.1) APRES DES VERBES DE MOUVEMENT


    En quichua de Cuzco, le gérondif est rendu par un suffixe et deux infixes différents. Quand il s'agit d'une action isolée, il correspond à la forme progressive et se rend par le suffixe verbalisateur -sha-., ce "morphème aspectuel" {17} se combine avec tous les temps, c'est ce que nous avions appelé dans notre thèse "l'aspect d'actualité, c'est à dire  l'aspect cursif.
Quand il s'agit de deux actions simultanées ou que la première est légèrement antérieure, il est soit rendu par le suffixe nominalisateur -spa, quand les deux sujets sont identiques, soit par -qti-, quand les deux sujets sont différents.
 A Santiago, le progressif -sha- est connu sous la forme -shca ou -chca, avec le même signifié, le gérondif d'ablatif -spa s'apocope en -s, avec le même signifié, quant à -qti-, il  est connu sous la forme -pti, et il peut s'employer à la fois pour des sujets identiques et différents, ce qui le différencie de -qti- {18}
Une telle complexité dans l'emploi du gérondif en quichua ne pouvait déboucher que sur de nombreux calques en castilla, en particulier avec des verbes de mouvement, qui servent de semi-auxiliaires en espagnol:

"Vete yendo."

"Andate yendo."

"Ite yendo."


Ces trois emplois étrangers à l'espagnol standard, ( ils n'y auraient d'ailleurs aucun sens, comment concilier en effet le procès inaccompli de l'impératif et le procès en accomplissement du gérondif?), peuvent être traduits en quichua de Santiago par "Ri/spa/ri. Cette  chaîne syntaxique y est tout à fait familière, Ri/spa-=yendo, étant considérée comme une subordonnée de temps, qui dit la simultanéité, en ce cas, entre deux actions de sujet identique, alors que Ri- est une principale.
  On remarque le même type d'emploi avec venir, avec cette fois une opposition aspectuelle entre le procés accompli d'un passé composé et le procès en accomplissement du gérondif:

    "Ya he venido comiendo."

    Na micu/s amuni.


Là encore, on retrouve deux actions de sujet identique, avec une légère antériorité pour la première, ce qui correspond parfaitement à l'emploi de -spa, par contre, en espagnol, cet emploi n'est pas naturel, on aurait plutôt dit: "Ya he comido.", pour décliner une invitation à manger.            
        L'opposition entre le procès accompli d'un passé simple et le gérondif est encore plus frappante dans l'exemple qui suit:

            "Cuando vino yendo le había avisado a su tío."

            Amup/pti/n ri/s tiun/ta huilla/sakara.

        On a cette fois ci, une temporelle qui dit aussi l'antériorité, traduite en quichua par -pti-, le nominalisateur, et l'apocope de -spa>-s, pour le gérondif: -iendo,   on assiste donc, en ce cas, à un double calque. En espagnol standard, on aurait employé Al+ infinitif: Al llegar, lo avisó a su tío.
        L'exemple suivant est encore plus intéressant, car nous avons cette fois ci, deux sujets différents, ce qui justifie l'emploi de -pti-, qui, comme on l'a vu, dit , soit deux sujets identiques, soit deux sujets distincts. Cet infixe dit donc à la fois la simultanéité des  deux actions, traduite par cuando, et la distinction entre les deux sujets, alors que -spa>-s dit le gérondif:-iendo. Nous avons donc là encore un double calque, qui n'évite pas l'ambiguïté entre les deux sujets, alors que -pti- le permet en quichua:

            "Cuando vino huyendo lo siguió."

            Ayqe/pti/n ri/s segui/sakara  {19}

        On trouve enfin un emploi de volver+gérondif, avec inversion du syntagme: yendo vuelven; l'apocope de -spa>-s, dit la simultanéité entre deux actions différentes, avec un seul sujet: cabra-, ce qui justifie aussi l'inversion du syntagme en espagnol, puisqu'en quichua , ri/s est considérée comme une subordonnée, qui précède nécessairement la principale: amun/cu:

        "Yo largo mis cabras y yendo vuelven."

            Cabraniy/ta paskani y ri/s amu/n/cu.

        On constate dans tous ces exemples que les calques sur les deux suffixes de gérondif quichua: -pti- et -spa, ont provoqué avec ces verbes de mouvement, des emplois agrammaticaux qui ne peuvent se justifier que par la syntaxe indigène.
 
 III B.2) AVEC LE "CITATIF"  DECIR {20}

        Nous avions qualifié cet emploi de "rapportatif" , dans notre thèse {21}, traduction littérale de l'espagnol "reportativo", en ce sens que le locuteur rapporte ce qu'il a entendu dire par quelqu'un d'autre. Depuis, nous avons constaté que cet emploi citatif correspond exactement à celui du quichua: -s/-si, ce suffixe modal, "dont la fonction est de signaler le type de connaissance que celui qui parle a de ce qu'il dit.",  dit la relation entre deux phrases:

            "Dice que dice diciendo."

            Ni/spa/s ni/n

        On emploie -s après voyelle et -si après consonne, ces deux allomorphes en distribution complémentaire sont des "particules", ils occupent la position la plus externe dans le mot; -s, ici spa, dit  -iendo , les deux sujets identiques et la simultanéité, il justifie donc le redoublement de decir en :castilla: dice que dice,  alors que -s,  placé après la voyelle -a, dit qu'on rapporte quelque chose que l'on tient de quelqu'un d'autre, de façon emphatique. On voit donc que toute la chaîne syntaxique, si bizarre en ce cas, de la castilla, est une recréation totale à partir du quichua et qu'en fait, il y a non seulement un calque sur le gérondif -spa mais aussi sur le citatif -s.
        On trouve cet emploi dans les contes populaires pour faire le lien entre deux métadiégèses {22} , il emphatise le récit  et semble provenir directement d'un calque sur la langue indigène, tant il est étranger à l'espagnol standard.


III B 3) AVEC LE 'DESIDERATIF' QUERER
       
        En quichua de Santiago, tout comme dans celui de Cuzco, il existe un suffixe de 'désidératif': -naya, qui  connaît en général à Santiago un allègement du signifiant, par l'élision de la semi-voyelle /y/>,-naa, "Expresa el deseo (o necesidad física) de realizar una acción; también señala la inminencia de una acción (en el caso de fenómenos meteorológicos) {23} .
        En castilla, on retrouve le même type d'emploi, pour dire l'aspect imminent d'une action, dans le domaine climatique:
           
            "Viene queriendo llover."

            Para/naa/s amu/n

            "La chacra se está queriendo secar."

            Chacra chaquicu/naa/s tia/n.

        Il se produit encore en ce cas deux calques sur la langue indigène, -s dit l' antériorité entre le verbe au gérondif queriendo et le verbe principal llover, les deux sujets identiques et -iendo, -naa- dit quer-. On retrouve donc la complexe combinatoire du quichua en castilla, par calque syntaxique, par un changement de langue sans en changer le code, une fois de plus.
 
        De plus, d'un point de vue ethnologique, on peut voir dans ces emplois, qui sont en compréhension médiate des métagoges, sans doute un héritage des cultes incaïques aux éléments naturels, considérés par les Incas comme des fétiches: .huacas {24}. Ou encore la consolidation par ceux ci d'un emploi ancien de querer , présent dans Mio Cid, au vers 235.

            "Apriessa cantan los gallos e quieren quebrar albores."
                         
        Quoi qu'il en soit, il  est transparent que le 'désidératif' -naa- du quichua de Santiago a provoqué cette structure syntaxique originale en espagnol, en effet, on peut trouver, dans l'absolu, dans cette langue un emploi de venir queriendo, mais appliqué à la pluie ou à un champ de maïs, cela semble plus difficilement concevable. Alors qu'en castilla, cet emploi est tout à fait courant, traduit qu'il est directement de la langue indigène.


III C) L'EMPLOI DU PLUS-QUE-PARFAIT D'IMPREVISION ET DE RECIT

            Il existe en castilla des emplois du plus-que-parfait, pour dire l'imprévision, la surprise, qui disent l'actuel, le premier plan, il se substitue en ce cas
au passé simple, voire au présent:

            "¡Eh, casi me había dormido!" = casi me duermo, casi me dormí

            Hua, yacka punu/sa/ca/ni!

            "¡Ve, había estando dejando mi atado!" =dejo mi atado, dejé mi atado

            ¡Cka, sackesh ca/sa/ca/ni huatasckayta.

        Le locuteur raconte en ce cas une expérience passée dans laquelle il s'implique mais dont il perd le contrôle par fatigue ou distraction, qui lui échappe.
        Il existe aussi des emplois narratifs de ce même temps, qui se substituent aux temps du récit: imparfait et passé simple, pour rapporter des faits dont le locuteur n'a pas été témoin,

            "Cuando vino yendo, le había avisado a su tío." =lo avisó

            Amu/pti/n ri/s tiun/ta willa/sa/ca/ra.

            "El zorro había solido ser sobrino del tigre." =era

            Atoj kaj ca/sa/ca/ra uturunku/p sobrinu/n.
   
        Les deux derniers exemples ont été tirés de récits populaires de locuteurs bilingues {25} , on y constate que cet emploi du plus-que-parfait supplante les temps habituels du récit de fiction.
 

        Or, il existe en quichua de Santiago, selon D.A.BRAVO {26}, deux paradigmes différents de ce temps, l'un pour dire l'imprévision: "ckaylla llalliscka pacha", et l'autre pour dire le récit: "Astaan llalliscka pacha", qui ont la même désinence à la troisième personne du singulier: -sa-. Il est d'ailleurs intéressant de décomposer cette troisième personne des plus-que-parfaits quichuas: sa/ca/ra.
        Le premier grammème est la forme syncopée de -sqa-, en quechua de Cuzco, qualifié de "narrativo" par ALDERETES {27}, le deuxième est le verbe cay: être,
kay avec la graphie d'ALDERETES, au présent, le troisième enfin est la marque du passé.
        On constate donc que l'on retrouve dans ces trois morphèmes indigènes, les trois signifiés de la castilla: la surprise, l'imprévision et le récit dans -sa, l'actualité du présent ou du passé simple dans -ca-, et enfin une action passée dite par -ra. On ne peut donc là encore qu'induire un triple calque sur le quichua, pour dire en castilla, cette grande complexité sémantique que ne pouvait rendre les habituels temps du récit en espagnol.
        Il est d'ailleurs remarquable de noter que ckaylla signifie 'proche, immédiat, près de' en quichua de Santiago, on comprend mieux alors l'emploi du plus-que-parfait pour suppléer un temps de l'actuel, en perspective d'opérativité, incident, comme le passé simple et non pas décadent, comme l'est le plus-que-parfait, en espagnol standard.
         Ces différents emplois sont plutôt le fait d'une langue populaire, ils sont très présents aussi dans la langue gauchesque, mais l'on constate qu'ils s'étendent vers d'autres niveaux de langue et se généralisent. D.A.BRAVO lui-même, ne nous déclara t il pas, en analysant  les deux signifiés de chiripá: 'ethnie du Paraguay; culotte de cheval du gaucho.':

            "Resuelto el problema, habían sido del Paraguay." =eran

                      
        III D) L'EMPLOI DE ¿QUE NO?

        On a remarqué dans l'ensemble du N.O.A et en particulier à Santiago, l'emploi de la locution adverbiale d'assentiment: ¿Qué no?, grâce à laquelle le locuteur manifeste sa volonté de parvenir à un accord avec l'interlocuteur, en recherchant son assentiment, l'acceptation de sa proposition.
        Nous avons choisi pour illustrer cet emploi, un témoignage oral de María de Nueva Colonia, petit village bilingue du departamento Figueroa, entre deux bras du  Río Salado où nous avons effectué un travail de terrain en 1992. La locutrice bilingue était alors âgé de 57 ans, sans emploi, et manifestait une réelle volonté de communiquer ce qui lui tenait à coeur lors des enregistrements.                

            "Sí, sí … creyentes son. Yo le creo… Porque uno siempre está comiendo y no convida. Ese es un criminal, ¿qué no? Yo escucho. Algunos no quieren dar agua, esos son criminal, no tienen Dios, ¿qué no?"
 
        En dénonçant le manque de miséricorde de ses voisins du monte, María, (qui fait des kilomètres à pied tous les jours pour se ravitailler en eau), laisse transparaître, de façon affective, la langue substratique. Elle change inconsciemment de code et calque l'emploi de ¿qué no? sur une structure équivalente en quichua: mana/chu?
        Cette locution elliptique de ¿qué no es cierto?, est polygénétique, on en trouve la trace dans toutes les Andes Centrales, avec quelques cas sporadiques en Amérique Centrale. Elle est inconnue dans la Péninsule, seule l'Andalousie connaît une forme ressemblante:¿no? ,en effet, on y emploie plutôt: ¿verdad, no es verdad, no es cierto?
        En quichua, l'emploi de mana/chu est tout à fait courant avec le même signifié: la recherche de l'assentiment et l'aspect affectif rendus dans les deux langues par une tournure interro-négative, qui donne toute sa douceur expressive à cette invitation à approuver ce qui vient d'être dit. Dans cette langue, -chu s'emploie dans les subordonnées principales {28} pour renforcer la négation dite par mana-: no, ces deux morphèmes y sont donc très souvent associés, il dit aussi l'interrogation,  on retrouve ces deux fonctions  dans cette tournure interro-négative calquée sur la langue indigène: ¿qué no?
   

   
IV CONCLUSION


        Nous avons vu tout d'abord que le quichua de Santiago, en plus de toutes ses particularités, est l'aire de subsistance d'un quichua plus ancien, de type chinchay, qui pourrait être le kakán, que l'on parlait encore dans l'ensemble du N.O.A à la fin du XIX ème siècle. Cette hypothèse renforce la thèse du substrat et l'unité linguistique entre Santiago et les Andes renforce l'hypothèse d'une extension dans la plaine de cet Empire {29}
        Nous avons vu ensuite que la castilla était hybridée par la langue indigène, au niveau syntaxique, en particulier le système verbal: emplois atypiques du gérondif, du plus-que-parfait. Nous avons démontré à chaque fois que les locuteurs de Santiago pratiquaient des calques sur des structures identiques en quichua.
        Ces phénomènes n'ont pas été traités comme il se doit jusqu'à aujourd'hui, en effet, la dialectologie officielle s'est contentée de simples interférences lexicales, phonétiques ou morphologiques qui méritent elles aussi d'être approfondies. De fait, on se rend compte que nous sommes à Santiago et dans l'ensemble des zones bilingues d'Amérique Latine dans un processus de créolisation qui débouche déjà sur la création de nouvelles formes dialectales de l'espagnol mais aussi des langues indigènes, puisque l'influence est réciproque.
        Nous avons donc pour objectif de projeter ce travail de dialectologie sur d'autres zones bilingues, l'aire guaraní du Nord Est argentin par exemple ou d'autres zones bilingues quichua/espagnol des Andes Centrales, afin de procéder à d'utiles comparaisons et enrichir notre travail.

 Eric Courthès

Paris X - Nanterre

 
 
 

BIBLIOGRAPHIE


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 LES DIALECTES DU QUECHUA

Carte n° 1: source: César ITIER.

ZONE DE CONCENTRATION MAJEURE DU QUICHUA

Carte n° 2: source: D.A.BRAVO.

LES LANGUES INDIGENES DU CHILI ET DE L'ARGENTINE

Carte n° 3: source: Ethnologue, voir note n°4.
  




NOTES

{1} Voir en page suivante la carte n° 1, des dialectes du quechua, tirée de César  ITIER (1997, p. 11), qui la tient lui-même d'Alfredo TORERO: El quechua y la historia social andina, Lima: Universidad Ricardo PALMA, 1974.
{2} Voir la carte n° 2 , source Domingo A. BRAVO: Diccionario quichua santiagueño, Ediciones Universitarias de Buenos Aires, 1975.
{3} Ce maître rural devenu directeur du département de quichua de l'UNSE a largement contribué au sauvetage de la langue quichua.
{4} On en prend tout à fait conscience à la vue de la carte n° 3. Cf. http: www.sil.org/ethnologue/maps/Chil.html. Sur ce site , on apprend qu'il ne reste en Argentine que vingt cinq langues indigènes encore pratiqués de nos jours, dont certaines comme l' ona ne le sont plus que par trois locuteurs et que de nombreuses autres ont complètement disparu.
{5} Voir carte n°1.
{6} Ethnologue, voir note n°4.
{7} Voir la carte n°3, l'aire linguistique du kakán  figure en hachures et recouvre celle du quichua de Santiago. De plus, les juríes et les tonocotés, deux des ethnies qui occupaient le monte, à l'arrivée des espagnols, pratiquaient la variante kakán de la plaine, opposée à celle des Andes, des Valles Calchaquíes des Diaguitas, et l'aire d'occupation du premier groupe correspond exactement à celle de l'actuel quichua de Santiago, voir thèse, p 54. De plus, Jorge LIRA donne la définition suivante du toponyme "Kallchaki: dialecto del Khechua hablado en el Norte argentino:Diccionario khechua-español", U.NT, Departamento de Investigaciones Regionales, Instituto de Historia, Lingüística y Folklore, 1944. Ce qui ne fait que renforcer la thèse du substrat.
{8} Jorge ALDERETES: El quichua de Santiago del Estero: Universidad Nacional de Tucumán, Facultad de Filosofía y Letras, 1995, p42. De plus, le quichua de Santiago ne connaît pas les traits aspirés et glottalisés des occlusives, que le quechua de Cuzco a intégré, par influence de l'aymara, au XVI siècle, s'il n'était que superstratique, on retrouverait les dits traits.
{9} Voir notre thèse doctorale, la théorie des albardones, tertres sur lesquels se réfugiaient les santiagueños, pendant les crues, qui ont renforcé leur isolement linguistique et la pratique du monolinguisme quichua, p99.
{10}  Pour plus de précisions sur le substrat, voir notre thèse, p85 à 100.
{11}  D.A.BRAVO: El quichua santiagueño: reducto idiomático argentino, U.N.T, 1956.
{12} La carte n°3 nous permet de découvrir que le quichua de Santiago est, en fait, une aire d'ultime subsistance, qui repose sur une autre,  plus vaste, celle du kakán, et qu'il n'est pas séparé des autres dialectes du quechua par "un vaste glacis", comme on peut le supposer d'emblée; si l'on admet que le kakán était une langue apparentée au quichua chinchay.
{13}  Travail de terrain d'août 1992 à Nueva Colonia, petit village en pleine zone bilingue.
{14}  Ce processus d'innovation s'oppose à un processus de conservation de lexies et d'expressions disparues ou en perte d'usage dans la Péninsule: tatay, cuchi, pago, haiga, velay, dizque, ansina, capaz que,nada más que, muy mucho, etc.Voir thèse de la page 299 à la page 331.
{15} César ITIER: Parlons quechua. La langue du Cuzco. Editions L'Harmattan, 1997, p83.
{16} Traduction de "Gerundio de ablativo": Miguel Angel MOSSI (1889, p 160).
{17} César ITIER (1997, p8O,p83).
{18} Voir à ce sujet, l'excellent site sur le Net, de Jorge ALDERETES: http://webs.satlink.com/usuarios/r/rory/Cap4-3.htm ou/Cap4-5.htm
{19} Voir le chapitre suivant pour l'emploi du plus-que-parfait.
{20} Voir César ITIER, (1996, p 96 et 97).
{21} Voir thèse à la p186.
{22} Relatos Folklóricos de de Belén, Catamarca, María Ynés de NÚNEZ RAIDEN, Buenos Aires, Editorial Guadalupe,  Biblioteca pedagógica,1995, p75.
{23} Jorge ALDERETES, cf note 18.
{24} Rafael KARSTEN, La Civilisation de l'Empire inca, Editions Payot et Rivages,1952, 1993, p182. Selon ce spécialiste, ce mot vient du verbe waqay: pleurer en quechua de Cuzco.
{25} D.A.BRAVO, Estado actual del quichua santiagueño, Santiago del Estero, Editorial El Liberal, 1989.  
{26} D.A.BRAVO, El quichua santiagueño, reducto idiomático argentino, U.N.T, 1956. Selon ITIER et ALDERETES, il n'existe qu'un seul paradigme de ce temps qui a les deux fonctions: imprévision et récit.
{27} Jorge ALDERETES, cf note n°18: "El nombre de narrativo se debe a que con dicho sufijo se indica que la acción fue realizada o bien sin la presencia del hablante o cuando el actor no tenía control en la ejecución de la misma. El empleo característico de este sufijo de da, por ejemplo, en el relato de anécdotas y sueños y también para indicar una actitud de sorpresa del hablante…"  
{28} Selon Jorge ALDERETES, voir note n°18; cette restriction de l'emploi de -chu n'est pas signalée par César ITIER.
{29} Nous avons défendu cette position dans notre thèse, voir le chapitre consacré à SOCONCHO qui aurait pu être la capitale du Royaume de TUCMA, p72 à 75.

 
 
 

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